Les murs ont quelque chose à vous dire… 2


Voici une nouvelle section consacrée à la prison. Je commencerai par reprendre quelques articles que j’ai publiés sur le Tumblr “Mur-mures”. Ce dernier m’a aidé à contourner ma procrastination éditoriale il y a quelques mois : le but était simplement de partager des photos de prisons, que je trouve souvent impressionnantes. J’ai fini par y écrire de petits articles et je me suis dit qu’ils avaient leur place à “l’école du crime”.

 

Pourquoi ai-je eu envie d’écrire sur la prison et ses murs?

Pour le titre du Tumblr, j’avais d’abord pensé à « Circulez, y’a rien à voir ! ». Ce titre avait l’avantage du paradoxe : comme toutes les interdictions, il sonne comme une invitation. Mais je suis resté mitigé par son accroche « visuelle » : le métier de psychologue s’inscrit moins dans la dimension du regard (plus proche de cette discipline du regard médical qu’est la psychiatrie) que dans celle de l’écoute. Et d’autant plus dans la dimension de l’écoute de ce qu’on ne dit pas à haute voix, de ce qu’on cache parce que l’on a peur du jugement de l’autre ou que l’on n’ose pas s’avouer à soi même. L’écoute de ce qu’on n’a même jamais pris la peine de formuler. Ces pensées qui nous accompagnent mais qui ne font parfois qu’affleurer à notre conscience, comme un murmure…

…le mur, donc. Il est par excellence un élément de structure. La prison établit des murailles pour gérer cette partie des êtres humains qui ont franchi les barrières symboliques établies par les lois. Ces murs réels sont donc nécessités par la faillite des murs “de langage”. Dans une société, les façades des prisons organisent une “exclusion interne” de certains de ses membres. Ces façades sont souvent imposantes, comme si elles étaient faites pour impressionner l’honnête citoyen…

Franchissons ce premier rempart : un mur en cache un autre ! Les murs internes de la prison découpent l’espace, organisent les allers et venues de centaines, parfois de milliers de prisonniers dont l’administration pénitentiaire doit savoir à chaque instant où ils se trouvent. Ces murs sont pensés pour optimiser la surveillance et la sécurité : il faut un regard omniprésent et surtout, efficace à moindre coût !

Pourquoi s’intéresser à ce sujet ?

Je suis toujours étonné par l’énorme émotion que suscitent les grandes affaires criminelles. Quelques exemples de 2012: le procès de Breivik en Norvège, les récentes affaires de cannibalisme (le canadien Magnotta, le “zombie de Miami”, etc.), en Belgique la libération de Michèle Martin qui avait déjà, il y a 15 ans, fait trembler avec son mari Marc Dutroux les fondements de l’État Belge… Comme le dit Jacques-Alain Miller, “un grand crime populaire est toujours un fait social global”. De même que le crime, la prison déchaîne parfois des avis extrêmes : de “c’est terrible, on les traite pire que des chiens!” à “la prison c’est quand même le club Med!”. Il suffit de lire les commentaires sur les forums des journaux d’actualité pour voir se déchaîner toutes sortes de réactions passionnelles.

Pourquoi ce trio criminel-crime-prison (soit le sujet, l’acte et ses conséquences) prend-il parfois aux tripes et déchaîne-t-il ainsi les passions ? D’où vient notre intérêt pour cette partie rejetée de l’humanité ? Voire notre rejet de cette part intéressante de notre paradoxale (car inhumaine) humanité ? Il est clair que le crime fait parfois vibrer en nous et lève le voile sur un coin de notre psychisme qu’on ne veut pas toujours voir. De même, la prison donne une idée de notre propre maltraitance envers les personnes que la société décide de punir. « Surveiller et pourrir », comme j’avais un jour commis le lapsus…

La prison nous rappelle aussi à quel point nous sommes nous-même prisonniers de nos principes, de notre morale, de nos symptômes et inhibitions, du regard de l’Autre… Enfin, la prison présente d’étranges similitudes avec notre société qui vire de plus en plus à une surveillance généralisée qui fait de chacun de nous un criminel potentiel, et ce dès la petite enfance.

En tout cas, une expérience m’a toujours frappé : plus on s’approche d’un mur, par exemple de prison, et moins on est sûr de quel côté on se trouve… Est-on à l’extérieur ou à l’intérieur ?

Approchez-vous du mur, prêtez lui l’oreille, pour peut-être entendre le murmure des prisonniers que nous sommes tous.

Jonathan Leroy

Visage enchaîné

 

Print Friendly

2 commentaires sur “Les murs ont quelque chose à vous dire…