Voir ce qu’on rate, la pire des punitions ?


 

prison-television

[Texte écrit en préparation aux 45e Journées de l’ECF consacrées à l’Objet regard]

En matière d’emprisonnement (en vue de réinsertion qui, je vous le rappelle, est une des missions premières de l’enfer-me-ment), les approches, techniques, réalités et vécus forment une palette aussi large que contradictoire.

Au niveau institutionnel, le bâtiment prison se décline du bâtiment possédant des cellules sans verrou construites dans une enceinte ouverte (modèle de prison semi-ouverte comme à Marneffe) à l’enceinte fermée par des murs vertigineux surplombés de barbelés et renfermant des cellules d’isolement total contraignant soit au noir complet, soit à une lumière continue. Cette pratique d’isolement total est tout sauf récente. Elle est aujourd’hui couplée à une surveillance en continu grâce aux caméras de surveillance

Au niveau cellulaire, le détenu peut être privé de vue (cellule sans fenêtre), peut bénéficier d’une vue sans profondeur (fenêtre avec vue sur un mur). Quand la prison d’Alcatraz était encore en activité, la vue depuis certaines cellules était imprenable sur la ville de San Francisco. Quel luxe! Pourtant, les témoignages de détenus nous disent le contraire: cette vue représentait la pire des punitions, à savoir être contraint de voir de très près ce qu’on rate. Dans d’autres prisons, la vue est en miroir: vue sur d’autres cellules. Ceci dit, ce qui est parfois le plus effrayant en cellule, c’est d’avoir le son sans l’image: l’imaginaire peut alors s’emberlificoter dans une spirale sans fin.

Il y a, au niveau cellulaire, la fenêtre physique que je viens d’évoquer et qui offre différents types de vue. Cependant, il en existe une autre, une autre fenêtre sur le monde: l’écran télévision. C’est une fenêtre à l’intérieur supposée offrir un regard vers l’extérieur. Ce qui peut être vu à la télévision est bien sûr contrôlé par l’établissement pénitentiaire. D’ailleurs, la logique qui soutient la sélection de programmes autorisés ou non laisse parfois perplexe: un détenu m’apprenait, dépité, que la seule chaîne offrant des documentaires venait d’être enlevée de la sélection, laissant davantage de place aux programmes de télé-réalité dénués de traitement de l’image, ou presque. La télé-réalité offre un regard inédit, un regard dont on se passerait bien quand on est enfermé.

De l’enceinte à l’écran télé, la prison offre des vues et point de vues variés. Le rapport de chaque sujet à l’objet regard serait-il singulier?

 

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