Il était une fois un jeune psychiatre canadien qui fit une mauvaise rencontre…

 

Ce jeune psychiatre, Robert Hare, décida de travailler durant un an dans le pénitencier de Vancouver avant de débuter sa thèse de doctorat traitant des effets de la punition sur les comportements humains. Le premier patient qu’il rencontra, un prisonnier dénommé Ray, sortit un couteau, menaça de l’utiliser sur d’autres détenus, et lui demanda de ne le dire à personne.

Vous imaginez l’impasse : Hare devait-il dénoncer Ray, et ainsi trahir le pacte de confiance qui unit le médecin à son patient ? Ou devait-il s’abstenir d’en parler à l’administration, et ainsi violer les règles de la prison ? Surpris, peu formé et mal encadré, il se sentit pris au piège et, croyant protéger sa position de médecin, il la perdit aussitôt. Notre jeune psychiatre se retrouva donc à la merci du détenu : il rendit à Ray certains services pour éviter de sa part tout passage à l’acte, avec pour conséquence qu’il était dorénavant obligé de lui obéir par crainte de se faire lui-même dénoncer. Il en conclut que ce détenu lui avait habilement tendu un piège pour profiter de sa jeunesse et de son inexpérience.

De retour à l’Université, Robert Hare consacra sa vie à l’étude de ces détenus violents, malfaiteurs et trompeurs, dont on ne se méfie jamais assez. Il reprit les travaux sur les psychopathes réalisés par le psychiatre américain Hervey Cleckley qui, selon ses propres mots, « prêchait jusque-là dans le désert ». Hare va entreprendre de populariser son diagnostic et va servir de caisse de résonance aux recherches de Cleckley. Il va notamment mettre au point divers questionnaires et outils diagnostiques (dont le célèbre Psychopathy Checklist-Revised PCL-R), rendus d’autant plus nécessaires qu’une des caractéristiques du psychopathe est d’être menteur et de cacher sa mauvaiseté foncière derrière « a mask of sanity ».

 

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Méfie toi donc !

 

Robert Hare va également contribuer à la diffusion de cette méfiance en dehors du champ clinique, avec des ouvrages comme « Sans conscience, le monde inquiétant des psychopathes parmi nous » et « Les serpents en costume : les psychopathes au travail ». Et si ces personnes menteuses et trompeuses ne se rencontraient pas uniquement en prison ? Votre patron, votre collègue, votre conjoint ne seraient-ils pas aussi des psychopathes ? Ces dernières années, Robert Hare s’est en effet concentré sur les psychopathes dits « sub-criminels », ceux qui ne sont jamais confrontés au système judiciaire mais qui peuvent causer des dégâts importants dans leur entourage. Son équipe a également mis au point un outil, le B-Scan 360, destiné à aider les professionnels des ressources humaines à détecter les employés porteurs de ce trouble. Dernièrement, un chercheur a même découvert, en les comparant entre eux, que des scans de cerveaux de tueurs en série avaient de nombreux points communs avec le scan de son propre cerveau ! Se découvrant psychopathe à son insu, il forgea le concept de « psychopathe pro-social », lequel est foncièrement méchant mais cherche néanmoins à maintenir un comportement social acceptable (« Il étudie les psychopathes et réalise qu’il l’est lui aussi » – 7sur7).

 

Livres de Robert Hare sur la psychopathie

Les psychopathes sont partout ! J’vous jure !

 

Aujourd’hui, le diagnostic de psychopathie peine à être reconnu dans les classifications psychiatriques internationales, mais il rencontre un certain succès dans le monde médiatique. Un certain nombre de titres de presse en font leur délice (Par exemple : « Les traders seraient plus fous que les psychopathes » – Le Figaro ; « 20 signes qui indiquent que vous êtes un psychopathe »  -L’Express ; « Messieurs, vos selfies révèlent le psychopathe qui est en vous » – Le Figaro Santé) et les films mettant en scène des tueurs froids ou sadiques ne se lassent pas d’alimenter notre imaginaire. Récemment, une équipe de dix psychiatres, dont le belge Samuel Leistedt, ont analysé 126 films qui dressent des portraits de 105 hommes et 21 femmes «psychopathes» (Lire à ce propos « Un psy belge fait le buzz aux USA » (L’Avenir) et « Non, Hannibal Lecter n’est pas le meilleur psychopathe de cinéma » (Slate)).

On retrouve aussi ce diagnostic dans de nombreuses recherches universitaires et dans le monde judiciaire (notamment dans les expertises psychiatriques) ; il est vrai que la majorité des critères retenus par Cleckley et Hare relèvent du registre policier (“Commet des délits, ne respecte pas les conditions de libération, comportement antisocial”) et du domaine de la morale (« Sujet sur qui on ne peut compter, fausseté et hypocrisie, égocentrisme, comportement fantaisiste et peu attirant sous l’emprise de l’alcool (!), charme superficiel, vie sexuelle impersonnelle »).

 

Joker applause

Merci, les mecs.

 

La question de la prise en charge des personnes dites psychopathes laisse place à un certain pessimisme thérapeutique. Il est déjà arrivé, à moi comme à des collègues, qu’un intervenant d’un autre service nous contacte pour nous mettre en garde : « Faites attention avec celui-là, j’ai lu dans le rapport que c’était un psychopathe, ça a l’air d’aller mais en fait il vous manipule ! ». La question « Est-ce que je me fais avoir ? » et son corollaire « Je ne vais pas me laisser faire ! » viennent se substituer au questionnement clinique : « Qu’est-ce qui se joue réellement pour le sujet ? Ne serait-ce pas lui, en fin de compte, le manipulé dans l’affaire ? » Autre conséquence : la difficulté de trouver un professionnel qui accepte de prendre en charge les patients qui ont reçu ce diagnostic.

Si chaque personne que nous rencontrons peut potentiellement être un psychopathe, il en résulte que nous pouvons tous en être la victime. Tirant son énergie d’une première rencontre traumatique, Robert Hare a construit patiemment la figure d’un Autre malveillant et manipulateur. Ainsi a-t-il œuvré à ce qu’on se sente, comme lui, victime potentielle et souvent à notre insu de ce coupable idéal.

 

Panneau de direction Psychopathe

Bon, on ne tombe plus dans l’panneau, d’accord ?