Après l’enfance, la délinquance ?


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L’Institut psychanalytique de l’enfant organise ce samedi 18 mars sa 4e Journée d’étude sur le thème « Après l’enfance » ! Je vous encourage vivement à jeter un œil à leur blog: https://www.apreslenfance.com/ 
Il est vraiment très réussi et vous y trouverez quelques pépites ! 

À cet occasion, Christelle Sandras, qui fait partie du comité d’organisation, m’a demandé comment le thème résonnait pour moi… 

J’ai d’abord été un peu embêté, qu’aurais-je donc à dire sur l’enfance et même sur l’adolescence ?, moi qui ne reçois que des adultes incarcérés ou après l’incarcération. Je connais peu la clinique avec les enfants…

Et pourtant… L’enfance n’est évidemment pas absente des entretiens avec les détenus, lorsqu’ils veulent bien se prêter à l’exercice de relater leur parcours. Ou plutôt, je dirais que l’enfance est le plus souvent assez absente de leur discours, ce serait un chapitre « sans importance », « sans histoires ». C’est plutôt l’adolescence qui vient comme « grand début » de leur carrière délinquante. Car c’est un fait que la majorité des détenus que je rencontre ont commis leurs premiers faits dès l’adolescence, et même à l’adolescence jeune : 10-12-14 ans !

Lorsqu’ils sortent de la famille, ils vont vers les pairs, leur nouvelle boussole. Comme disait l’un d’eux « j’ai cherché dans les bandes du respect », soit ce que l’on est traditionnellement en droit de trouver dans sa famille. Le moment délicat de la séparation avec celle-ci indique quelque chose de ce qu’ils n’ont pu y trouver, soit une certaine ouverture au désir, une transmission d’une confiance, d’un respect, qui permet de tracer son chemin en dehors de la famille. Perdant les règles ayant eu cours dans leur famille, parfois de simples énoncés normatifs qui ne leur « parlent » pas, ils ne parviennent pas à trouver une orientation ailleurs que dans l’identification aux frères, aux semblables de la bande, dans une logique de comparaison et d’escalade symétrique dans la violence. Identification aussi aux « grands » de la bande, qui « gagnent beaucoup d’argent très rapidement ».

Quand on les interroge sur le pourquoi de leurs actes délictueux, beaucoup disent, de manière très générale, « c’est les fréquentations ». Là où, pour d’autres, l’école vient prendre le relais de la famille, c’est la rue et la bande qui viennent structurer leur avenir, dans une logique qui mène parfois au pire. Certains en viennent à dire « heureusement que la prison m’a arrêté, sinon je serais mort ! ». Mais, en même temps, la prison ne vient pas toujours faire arrêt, il est bien connu que parfois, prenant le relais de la rue, elle est tout autant une « école du crime ».

 

– Rencontrez-vous des adolescents en prison ?

Je n’y rencontre que des adultes, en détention ou après leur détention. Mais ce sont parfois des adultes fort jeunes qui peuvent avoir 18 ans.

En Belgique, lorsqu’un mineur commet un délit suffisamment grave, le juge de la jeunesse peut décider de le placer dans une IPPJ (institution publique de protection de la jeunesse). J’ai eu l’occasion d’en visiter une, à Everberg. Cela ressemblait tout de même beaucoup à une prison, sauf que le discours y était plutôt éducatif, centré sur le comportement et réduit à une logique récompenses/punitions.

Le principe fédérateur des IPPJ est une attitude générale vis-à-vis du jeune. Individuellement, l’axe éducatif consiste à mettre en évidence les points à améliorer dans le comportement mais aussi à pointer les éléments positifs sur lesquels le jeune pourra s’appuyer pour se reconstruire une image personnelle moins stigmatisée. 
http://www.aidealajeunesse.cfwb.be/index.php?id=632

Beaucoup des détenus que j’ai rencontrés sont passés par ces IPPJ, cela fait presque partie du parcours classique d’un délinquant ordinaire.

Un prophète en prison

 

– Les détenus évoquent-ils avec vous ce moment d’après l’enfance ?

Sauf quelques cas de grandes violences, et parfois quelques signes discrets de décrochage (« Quand j’étais enfant, je n’étais pas imprégné par ce qu’il se passait autour de moi »), force est de constater que l’enfance est souvent absente de leur discours et de leurs préoccupations. D’une part, parce qu’ils sont, de manière générale, peu enclins à parler avec un psy (la majorité des détenus sont contraints à voir un psy pour pouvoir bénéficier d’une libération anticipée) ; ils n’y voient pas d’intérêt : ils ne sont pas fous, n’ont pas de problème mental, alors pourquoi se plier à l’exercice de parler de son enfance ? D’autre part, parce qu’ils ont sans doute fort peu à en dire, et que peu de choses d’ailleurs leur ont été transmises à ce sujet.

Lorsqu’ils veulent bien se prêter à l’exercice de raconter leur parcours, c’est le plus souvent « les premières conneries » qui viennent en place de premier souvenir. C’est souvent fort tôt que ces faits fondateurs de leur histoire surviennent : 10-12-14 ans, soit ce moment où ils quittent le monde familial de l’enfance pour entrer dans celui des pairs où sévissent l’influence des autres et l’escalade symétrique de qui fera le pire (« Je faisais des faits de fous »).

Et s’ils ne se reconnaissent pas avoir un « problème mental », c’est que c’est le signifiant « délinquant » qui leur colle à la peau et fonde leur histoire judiciaire, la seule qu’ils ont parfois à transmettre. Tout au plus reconnaissent-ils un problème de comportement, de dépendance à une substance, des actions qu’ils ne peuvent s’empêcher de répéter.

Dans ce moment de la vie où les identifications sont en cours de constitution, certains adolescents se saisissent des signifiants de la loi pour se représenter auprès de l’Autre et couler l’énigme de leur vie dans des signifiants juridiques. La jouissance est alors en quelque sorte traduite dans le système signifiant qu’est le code de loi. Je suis frappé de constater à quel point la fiction juridique est, pour certains, la seule histoire qu’il leur est possible de transmettre.

Ce que les criminologues appellent « la criminogenèse » se révèle être la genèse de leur identité ou, en tout cas, d’un certain mode de jouir que peut devenir « le monde des conneries ».

Jacob Riis - Bandits Roost off Mulberry St - 1887

Jacob Riis – Bandits Roost off Mulberry St – 1887

 

 – La prison peut-elle avoir une fonction pour ces jeunes ? 

Tout d’abord, la prison vient faire point d’arrêt à quelque chose qui peut être perçu, après-coup, comme illimité : « J’ai commencé petit, des petits vols, des bêtises, puis des braquages de plus en plus violents, des règlements de comptes… Mais aussi les sorties, la drogue… L’argent me brûlait les doigts, j’en voulais de plus en plus… Si la prison n’avait pas été là, je serais mort ».

Lorsqu’une architecture subjective minimale ne tient pas, le sujet peut se voir précipité dans l’illimité de la jouissance, sa difficulté propre devenant alors un problème de sécurité publique. L’architecture carcérale vient alors suppléer aux limites subjectives manquantes, en posant des murs réels, des bords, un « ordre de fer ». La prison fonctionne ainsi comme mise à distance de ce qui générait la jouissance. Certains jeunes en viennent à compléter leur « je suis mal parce que je suis en prison » par un « mais à l’extérieur, c’est pire… ».

La prison a également effet de faire consister un Autre particulier, celui de l’administration pénitentiaire. Toute demande, tout déplacement du détenu sont soumis aux circuits de l’Autre judiciaire : procédures, billets de rapport, avocats, juges, tribunaux, etc. C’est comme si le hors-la-loi était pour eux la seule manière d’entrer dans le monde du droit.

Pour des sujets sans boussole, ou qui n’ont pas d’adresse, étrangers à leur propre vie, le rythme propre à la prison, les règlements, les contacts avec les autres détenus et les gardiens sont autant de formes qui peuvent leur fournir « une vie mode d’emploi » et une pacification temporaire. Le contact avec les « travailleurs du droit » (juge de la jeunesse, assistants de justice, policiers…) peut aussi avoir son importance ; comme me disait ce matin un jeune détenu : « Le commissaire Patrick, je le voyais comme mon père, il a enquêté sur moi, il m’a arrêté quand il devait m’arrêter… ». Les travailleurs du monde judiciaire peuvent venir comme famille de substitution, comme une référence dans le discours, dans une recherche d’un Père qui tient, fut-il vécu parfois de manière capricieuse. Certains détenus se plaignent d’être passés de celui qu’ils appelaient « Mon juge (de la jeunesse) » à l’anonymat d’ « un juge » quand ils sont devenus adultes.

Car si la prison est un lieu malade, elle n’en reste pas moins pour certains le seul lieu praticable. Cela surprend parfois, mais certaines personnes se montrent mieux intégrées en prison qu’à l’extérieur. Elles y travaillent, s’organisent en fonction de ses exigences, y créent des liens plus apaisés. La prison répond parfois à un impossible d’habiter ailleurs, de s’inscrire quelque part ; elle s’intègre dans un circuit famille-prison-famille-prison… Mais elle n’est thérapeutique qu’en apparence, car elle ne propose que peu de solutions exportables : dans un monde où on leur demande d’être, de se mouvoir et de prendre des responsabilités, les anciens détenus se trouvent vite mal, et le retour en prison se profile rapidement.

prison-gand

 

– Comment s’aborde la question de la rencontre de l’autre sexe pour chacun en prison ?

 
Avec les femmes, c’est bien compliqué pour ces jeunes en prison qui ont souvent peu de recours face au « sexuel qui fait trou dans le réel » (je parle des hommes, parce que ce sont les hommes – à 95% – qui vont en prison).
 
Comment accéder aux femmes ? Que veulent-elles ? Pourquoi demandent-elles tant de choses, pourquoi changent-elles si souvent d’avis ?  
 
À la recherche de « normes sexuelles », les copains sont les premiers à fournir quelques « modes d’emploi » avec les femmes : « Invite-la au McDo, offre lui un sac… » C’est la solution capitaliste au non-rapport sexuel, et la très grande adaptation qui est la leur au monde de l’hyperconsommation ! Certains vont jusqu’à commettre des braquages pour payer les divers objets dont ils veulent saturer le désir supposé insatiable de leur partenaire. Pour d’autres, qui ont d’ailleurs souvent eu des rapports sexuels précoces et peu entourés de mots, la femme elle-même peut être prise dans une logique d’hyperconsommation, par l’entremise d’une recherche frénétique de relations sexuelles. D’autres encore vont se trouver sans autre recours que le passage à l’acte face au refus féminin. Comme me l’expliquait un jeune incarcéré pour viol : « Je lui ai offert un McDo et un sac, pourquoi elle a dit non quand j’ai voulu coucher avec elle ? » Quand le « mode d’emploi » relatif à la question de savoir comment se comporter comme homme n’inclut pas la signification de la castration, le cadeau n’est pas un don mais est réduit à un investissement qui exige retour. 
 
Le temps de la prison, et la mise à distance de l’autre sexe, permet parfois aux détenus de se rendre compte de toute la distance qui les sépare des femmes et de l’absence de mode d’emploi « ready-made » qui tienne en la matière. Si certains vont essayer d’en trouver un à leur mesure, d’autres décident de ne plus s’occuper de l’autre sexe (« Les femmes, ça n’apporte que des ennuis »), ce qui les apaise considérablement. 
 
Je vois deux autres cas de figure propres au contexte carcéral. Des relations affectives avec l’autre sexe sont parfois paradoxalement permises par les conditions strictes de la prison : des rencontres ordonnées temporellement, plusieurs fois par semaines « à table », et une fois par mois dans une salle « hors surveillance ». Ces relations très organisées, qui permettent un battement de la présence de l’Autre, rendent parfois possible la relation. Relation souvent fort fragilisée dès la libération : « Elle me prend la tête, elle en demande trop… » Le second cas de figure, je le reprends dans la question suivante… 
 
lahaine
 
 

– Quels liens ont-ils avec leur famille ?

 
La prison est souvent vécue comme un filtre. En prison, on est à l’arrêt, et ce sont les autres qui viennent. Qui vient ? Les détenus sont souvent dépités de voir que les autres de la bande ne sont plus là pour les aider. Seuls les vrais amis viennent, mais il y en a bien peu, parfois aucun. Par contre, la famille est de retour. Et souvent le « personnage » de la mère. La mère est là, qui apporte sur un plateau la solution à la question de l’autre sexe : elle connaît quelqu’un au pays avec qui son fils pourra se marier, et qui viendra le rejoindre à sa sortie. Et souvent, ces jeunes, parfois délinquants depuis de nombreuses années, se retrouvent ne plus avoir aucune maille à partir avec la justice. C’est ce que j’appelle « le retour à la famille », à la tradition, qui fige en quelque sorte le non-rapport sexuel. Tradition qui résout le problème du choix de la femme et de ce qu’elle veut, cette dernière étant prise en charge par la famille qui lui enseigne ce qu’elle doit faire comme femme.
 
D’autres vont acter l’absence de leur famille, dans un rejet parfois réciproque. Les intervenants de la justice, ou alors le psy, peuvent prendre le relais pour faire office d’Autre de l’adresse, pour éviter ce qui se profile pour beaucoup, en l’absence des autres de la bande, comme un isolement radical.
 
Un prophète - Malik
 
 
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